Le salut des monnaies locales passera-t-il par la blockchain?

Juin 22, 2022

Le lancement, en 2017, du léman électronique grâce à une technologie blockchain constitue une véritable révolution pour les monnaies locales. L’association Monnaie Léman compte sur cette avancée pour établir un modèle économique à même de financer la transition sociale et écologique de l’arc lémanique. Si le potentiel est énorme, les résistances le sont tout autant. Dommage, car le pari est loin d’être risqué.


Entretien réalisé par Muriel Raemy, paru dans moneta 2/22

Le sourire audible dans sa voix à l’autre bout du fil annonçait déjà « le sujet technique que personne ne comprend mais qui peut révolutionner la manière dont l’argent circule sur un territoire, au service du tissu économique local ». Antonin Calderon est coprésident de Monnaie Léman, association à but non lucratif qui porte et assure la diffusion de la monnaie léman des deux côtés de la frontière genevoise.

« Je viens de payer mes courses de la semaine à l’épicerie du quartier en cryptomonnaies durables ! » Il s’en amuse, tant les termes semblent contradictoires : les cryptomonnaies servent essentiellement à des fins d’investissement spéculatif, et non à permettre la circulation de biens et services réels dans la société. Que viennent donc faire les monnaies locales dans l’équation technologique de la blockchain ?

Des monnaies complémentaires

Depuis près de trente ans, des monnaies dites « sociales », « solidaires », « citoyennes » et, bien sûr, « locales » ont fait leur apparition. Comme leur nom l’indique, elles circulent sur une aire géographique limitée, à l’échelle d’une ville, d’un territoire, ou d’une région. Elles sont surtout « complémentaires » à un système économique uniformisé à l’échelle de la planète. « Les monnaies locales critiquent l’ordre marchand et la recherche de rentabilité financière maximale. Elles visent à promouvoir les circuits courts, l’alimentation respectueuse du vivant et la relocalisation des activités économiques », commente Ariane Tichit, économiste et maîtresse de conférence à l’Université de Clermont Auvergne. Son domaine de prédilection : la diversité monétaire.

Il existerait actuellement plus de 14’000 alternatives monétaires dans le monde : 4’000 monnaies complémentaires et un peu plus de 10’100 cryptomonnaies, selon le site coinmarketcap, consulté la dernière fois le 10 mai 2022. « A priori, tout semble opposer ces deux types de projets, ainsi que les communautés qui s’y intéressent. Les unes épousent les valeurs de l’économie sociale et solidaire, les autres sont du côté des valeurs ultralibérales et libertariennes. » Ariane Tichit observe cependant des convergences dans leurs idéaux « anarchistes », dans leurs critiques du monopole de la création monétaire détenu par les banques centrales et commerciales, et dans le mouvement vers la dématérialisation – virage entrepris plus tardivement par les monnaies locales.

Du billet au e-léman

Créée en 2015 sous forme de billets d’abord, la monnaie Léman s’échange en deux devises : il existe un léman adossé au franc suisse et un autre adossé à l’euro. Cette monnaie a rapidement connu un certain succès, malheureusement restreint à une minorité déjà sensibilisée à l’économie sociale et solidaire. « Pour réellement grandir, nous devions progresser sur plusieurs plans : rendre notre monnaie plus facile à utiliser, induire davantage de confiance en notre système monétaire parallèle et intéresser tous les acteurs économiques locaux, afin de créer un circuit économique complet », explique Jean Rossiaud, cofondateur de l’association Monnaie Léman. La piste numérique a été suivie par de nombreuses monnaies locales, mais Monnaie Léman est la première à avoir pris le tournant « crypto ».

Une blockchain éthique

L’association a en effet créé sa propre blockchain. Elle s’est approprié cette technologie grâce à deux informaticiens passionnés. Leur idée simple, mais ingénieuse :  développer une copie de la cryptomonnaie Ethereum, nommée Com’chain, pour « blockchain des communs ». En tout point semblable à Ethereum en ce qui concerne la sécurité et la procédure smart contracts, la Com’chain supprime les éthers et la rémunération du minage, limite le nombre de nœuds qui assurent la validation de la preuve de travail, et empêche la conversion des lémans dans d’autres devises. Les monnaies établies sur la Com’chain sont donc conçues pour être non spéculatives et peu gourmandes en énergie.

Il va être intéressant de suivre le croisement et la fusion de projets monétaires jusque-là bien distincts. Même si la communauté des monnaies locales reste un peu frileuse, le dispositif mis en place par Monnaie Léman lui rend service pour trois raisons au moins.

Sécurisée, démocratique et libre

Davantage de sécurité d’abord : c’est le réseau entier qui garantit chaque transaction, et non plus un tiers de confiance. « Le code fait loi et sa qualité détermine la confiance qu’ont les individus dans le projet. » Pour Ariane Tichit, il s’agit là d’une véritable porte d’entrée vers une monnaie citoyenne reposant sur chaque membre de la communauté de paiement, au contraire du monopole exercé actuellement par les banques. Cette technologie permet donc plus de démocratie. « Elle implique que les transactions ne soient plus centralisées dans une base de données uniques, mais stockées en plusieurs exemplaires sur des serveurs décentralisés qui appartiennent aux membres du réseau », continue l’économiste. Et, finalement, le code de la Com’chain de Monnaie Léman est un logiciel libre (open source), disponible sur Github. Toute la communauté peut se l’approprier ou le modifier.

Communauté de paiement interconnectée

Monnaie Léman a poussé l’innovation monétaire un cran plus loin en liant deux formes de monnaies sur sa Com’chain.

La première, le e-léman est une monnaie dite « garantie ». Elle s’obtient en ouvrant un compte en ligne et en effectuant un versement à la Banque Alternative Suisse (à la Nef pour le côté français). Ces francs suisses ou ces euros déposés à la banque sont donc « garantis ». Le e-léman est destiné aux particuliers qui souhaitent faire leurs achats, au moyen de l’application Biletujo, auprès des 450 professionnel-le-s qui adhèrent à la charte Léman.

La deuxième monnaie, le Lemanex, est « mutuelle ». Elle fonctionne sur le modèle du WIR ou du Sardex, la monnaie sarde qui a inspiré Jean Rossiaud. « Il nous fallait un outil financier pour répondre spécifiquement aux besoins de liquidité des entreprises, sans que celles-ci doivent rembourser des dettes aux intérêts élevés. » Ainsi, pour faire simple : un boulanger achète, en Lemanex, de la farine à un meunier. Au moment de la transaction, le montant de l’échange est débité sur le compte de l’acheteur, le boulanger, et crédité sur le compte du vendeur, le meunier. Lorsqu’un troisième acteur, par exemple un restaurateur, achète son pain chez le boulanger, la somme négative creusée par l’achat de la farine devient positive. Il n’y a pas d’emprunt ni d’intérêt. C’est l’échange de monnaie qui crée la richesse au sein de la communauté de paiement : pas de capitalisation ni de thésaurisation possible. Inédit !

Quand l’État l’acceptera

Le potentiel économique et social du Léman est énorme. Cependant, qu’il circule sous forme physique ou électronique, le léman peine à décoller. Pour Ariane Tichit, malgré la numérisation, une des limites qui ne permet pas aux monnaies locales de changer d’échelle est la récompense ou le bénéfice que les usagers peuvent en retirer. « Au bout d’un moment, la motivation tombe, car au-delà des valeurs éthiques ou morales, cette démarche n’apporte rien à celles et ceux qui y consentent : avec des Lémans, des euros ou des francs suisses, ces personnes peuvent acheter les mêmes produits chez les mêmes commerçants et aux mêmes prix. »

Une piste suivie par l’association Monnaie Léman est de persuader les entreprises de payer une part de leurs salaires en léman. Ce qui est le cas d’Antonin Calderon, rémunéré en partie en Léman pour son rôle de coordinateur d’APRES, le réseau genevois de l’économie sociale et solidaire. Cela lui permet notamment de payer ses courses en cryptomonnaies. Mais pour que ces salaires puissent être dépensés, il est essentiel que certains services publics puissent être réglés dans cette monnaie. « Nous sommes en discussion avec les communes. C’est un travail de longue haleine : on doit expliquer, convaincre, sensibiliser les différents acteurs aux avantages d’un tissu économique parallèle », reprend Jean Rossiaud.

Un modèle pour la transition

Les communes de Carouge, Grand-Saconnex, Plan-Les-Ouates, Onex et Genève ont sauté le pas et acceptent désormais que certaines de leurs prestations – taxes locales, mobilité, vente de produits, etc. – soient payées en lémans. Dernière étape indispensable pour que le système fonctionne de manière circulaire : permettre aux citoyen-ne-s de s’acquitter d’une partie des taxes et des impôts en lémans. La boucle serait ainsi économiquement bouclée et de nouveaux services pourraient être envisagés, par exemple un revenu de base, inconditionnel ou non.

Monnaie Léman doit donc changer d’échelle. « Pour mener à bien ce projet, nous avons besoin d’une équipe rémunérée. Notre plan d’affaires démontre qu’après un financement de départ de quelques centaines de milliers de francs suisses, le modèle serait non seulement viable, mais bénéficiaire après 4 ans, en prenant à peine un pour cent sur les transactions. Ces revenus pourraient rémunérer une petite équipe professionnelle, être investis dans le développement ou même rétrocédés aux premiers bailleurs de fonds », projette Antonin Calderon. La recherche de fonds est en cours : quatre ans pour un retour sur investissement, ce n’est pas si long, non ?

 

Sources

 

 

Tichit, A., Elissée, C., Hayek, F., Lafourcade, P. (2022) « La blockchain, avenir des monnaies locales ? », CERDI Working Papers, 2022/4, CERDI

Jean-Guillaume Dumas, Pascal Lafourcade, Ariane Tichit, Sébastien Varrette, « Les blockchains en 50 questions », février 2022, Dunod.

Jean-Guillaume Dumas, Pascal Lafourcade, Étienne Roudeix, Ariane Tichit, Sébastien Varrette

« Les NFT en 40 questions », février 2022, Dunod.

Ariane Tichit, « Les monnaies alternatives », septembre 2021, collection L’opportune.