Insrire le bien-être dans la Constitution

Déc 19, 2022

En novembre dernier, les élu-e-s du Grand Conseil vaudois ont adopté un postulat qui vise à remplacer le PIB par le «Bonheur vaudois brut». Ce résultat surprenant, obtenu à une courte majorité, montre que même la droite reconnaît l’intérêt de la réflexion. Un projet similaire est à l’étude à Genève.

Entretien réalisé par Muriel Raemy, paru dans moneta 4/22

Pour le député vaudois vert Raphaël Mahaim les politiques de relance à l’échelle de son canton se trompent d’objectif. «Au lieu de considérer les conséquences de notre modèle économique sur la planète, nous nous inquiétons des effets du réchauffement climatique et de la crise sanitaire sur le PIB. C’est le monde à l’envers!» Lors de la session du Grand Conseil vaudois de mars 2021, l’avocat – devenu depuis lors Conseiller national – a déposé le postulat «Remplacer le Produit intérieur brut par le Bonheur vaudois brut ou le 
Donut vaudois».

Un instrument statistique
Bonheur? Donut? Mais de quoi parle-t-on lorsque l’on sort des chiffres purement économiques du PIB? Dans le postulat vaudois, l’élu vert se réfère aux travaux de l’économiste britannique Kate Raworth et à sa théorie du Donut. Cette pâtisserie illustre les limites planétaires, le fameux «plafond écologique» qui se mesure par le réchauffement, la perte de biodiversité ainsi que les objectifs sociaux minimaux comme l’accès à la santé, à l’alimentation ou à l’éducation. Sur ce modèle, Raphaël Mahaim veut commencer par réorienter le mandat et la conduite des instituts responsables de la statistique, à savoir Statistique Vaud et l’Observatoire de l’économie. «Le rôle des instituts cantonaux de statistiques est stratégique. S’ils considéraient les données qu’ils analysent à l’aune des limites planétaires et des besoins sociaux, leurs recommandations en matière de politiques budgétaires répondraient de manière adéquate aux grands défis du siècle.»

De nouveaux indicateurs
Les indicateurs complémentaires au PIB ne manquent pourtant pas. Espérance de vie, confiance dans les institutions, pratiques culturelles, obésité, taux d’activité, santé psychique, égalité, climat, etc: ces «nouveaux indicateurs de prospérité» ont même connu un essor sans précédent après la crise de 2008 et mobilisent des actrices et acteurs divers-es à toutes les échelles, des instances politique aux représentants de la société civile. Faute de consensus quant à la récolte des données et la méthode d’analyse, privés ainsi de toute comparaison – que ce soit au niveau cantonal ou national – ces nouveaux indicateurs ne sont tout simplement pas pris en compte dans la définition des politiques publiques. «Nous n’arrivons pas à dépasser nos vieux schémas de pensée. Il y a encore beaucoup de verrous à faire sauter avant que la croissance soit remise en cause.» C’est donc un peu par provocation que Raphaël Mahaim a été cherché l’inspiration du côté du Bhoutan et de son Bonheur national brut. Concrètement: «Nous demandons d’intégrer dans toutes les politiques de «relance» et de «sortie de la crise du covid» des indicateurs qui incluent l’état de la biodiversité, la solidité du système social, la santé, la vitalité du tissu communautaire, bref, tout ce qui contribue au bonheur individuel et collectif.»
Future Tank, un groupe de réflexion sur le développement du canton de Genève avait lui aussi proposé, en 2019, de modifier la Constitution genevoise en y introduisant le «Bonheur cantonal brut». Il collabore pour l’heure avec une équipe de recherche de l’Université de Genève afin de pouvoir soumettre, dès l’année prochaine, un projet politique concret. La question de savoir à quel niveau de tels indicateurs de bonheur pourraient et devraient être efficaces en termes de politique économique reste en effet ouverte.
La proposition d’un «Bonheur vaudois brut» a retenu l’attention des député-e-s vaudois-es des deux côtés de l’hémicycle: un «résultat surprenant», de l’aveu de l’élu vert, ce qui en fait un postulat pionnier en Suisse. Le parlement doit encore réagir au rapport du Conseil d’État, resté très vague sur les moyens qu’il entend mettre à disposition pour réévaluer les instruments de mesure utilisés. Mais pour Raphaël Mahaim, les graines du bonheur sont semées. «Il s’agit pour moi de cultiver le débat pour parvenir, enfin, à soumettre l’élaboration et le choix de nouveaux indicateurs à un processus démocratique.»