Au bonheur de l’entrepreneuriat salarié

Sep 28, 2021

Neonomia, une société coopérative romande, permet aux indépendant-e-s de créer et développer leur propre activité tout en bénéficiant des droits sociaux liés au statut d’employé-e. Si les termes sont absents du code suisse des obligations, les cinq ans d’existence de neonomia démontrent la viabilité de ce projet d’entreprise, qui offre aux entrepreneur-e-s un revenu décent et durable. Une alternative au modèle critiquable de l’économie de plateforme ?


Texte : Muriel Raemy, paru dans moneta 3/2021

Une coopérative qui réunit des entrepreneur-e-s salarié-e-s ? La mise en commun de deux statuts professionnels que tout oppose traditionnellement est tout sauf banale. « Nous sommes la seule entreprise de ce genre en Suisse romande et peut-être la seule en Suisse », commence Yann Bernardinelli, journaliste scientifique indépendant, cofondateur et président de neonomia. Cette coopérative interprofessionnelle intègre une large palette de profils et d’activités, à l’exception des métiers de l’hôtellerie/restauration, du bâtiment, de la santé et de certaines professions libérales. Les personnes intéressées doivent démontrer une activité indépendante rémunérée et souscrire à la charte de neonomia pour une économie plus sociale, solidaire et durable : créer et développer des projets éthiques tant sur le plan humain qu’environnemental, éviter autant que faire se peut la clientèle et les partenaires dont l’activité ne respecte pas ces valeurs.

Pour libérer l’entrepreneuriat

Neonomia a été créée en 2016, à l’arrêt d’un projet d’incubateur porté par la Chambre d’économie sociale et solidaire APRES-GE et subventionné par la Ville de Genève, qui voulait tester le statut d’entrepreneur salarié. L’inspiration est venue des sociétés coopératives françaises actives depuis plus de 30 ans et dont le fonctionnement est inscrit dans le Code du travail français.

Le principe ? Sur le plan juridique, l’entrepreneur-e est lié-e à neonomia par un contrat de travail. Elle ou il facture ses prestations à travers la coopérative et perçoit un salaire après la déduction des charges sociales, patronales et d’assurances. Un pourcentage de son chiffre d’affaires (entre 7 et 10 pour cent) est retenu pour contribuer aux frais de fonctionnement tels que la gestion comptable, les tâches administratives, le conseil fiduciaire ou la location des espaces de co-working. En bref, à part la facturation, tout est géré par la coopérative.

Cette forme de travail – appelée entrepreneuriat salarié – n’existe pas dans le code des obligations suisse, mais le contrat de travail entre neonomia et ses employé-e-s respecte la relation désignée dans ce dernier.

Si ce type de fonctionnement peut être vu comme une certaine dégradation du salariat, il est revendiqué par les quelque 25 coopératrices et coopérateurs que compte neonomia aujourd’hui. Jo-Anne Jones Lütjens, rédactrice, traductrice et productrice d’événements artistiques, considère même ce modèle comme une amélioration claire du statut d’indépendant-e, qu’elle juge précaire : « Je n’avais pas d’assurance perte de gains et aucun deuxième pilier avant de rejoindre neonomia il y a un peu plus de deux ans. Mes collègues et moi avons même pu bénéficier des RHT lors du premier confinement. »

Un modèle économique porteur

Supporter les risques à plusieurs, mutualiser les tâches plus ingrates, en un mot donner envie de travailler de manière indépendante : neonomia pourrait bien être un laboratoire de nouvelles formes de travail. Le modèle est-il réplicable ? Yann Bernardinelli en est convaincu, à condition que les différents secteurs de métier l’adaptent à leurs besoins. Il souligne toutefois qu’un coup de pouce politique serait bienvenu. « Au titre de coopératrices ou coopérateurs, nous partageons la gouvernance de neonomia, ce qui demande beaucoup de temps et d’énergie bénévoles. Compte tenu de notre statut à but non lucratif, un soutien externe à travers un revenu de base inconditionnel, par exemple, pourrait aider à professionnaliser un poste clé de notre structure et déployer cette solution à plus large échelle. » Le président de neonomia espère atteindre une masse critique de quelque cinquante coopératrices et coopérateurs, et prouver ainsi que cette alternative renforce l’entrepreneuriat. « Les plateformes d’ubérisation ne peuvent pas représenter une solution viable pour les activités entrepreneuriales. Nous réinventons nos conditions de travail pour sécuriser un revenu et un environnement économique soutenable. »

Sources

 neonomia.ch