Voeux 2021: que le climat devienne une urgence absolue

Jan 3, 2021

 

 

 

 

La notion d’engagement fait peur aux journalistes. Or si les politiques et les scientifiques sont sommés de revoir leurs agendas, pourquoi en serait-il autrement pour ceux-là ?

La question climatique est complexe. Ses conséquences lointaines.

L’abdication des États du Nord, riches, leur manque de détermination à agir pour et sur le climat repose peut-être sur des perceptions erronées des phénomènes, voire en la croyance qu’il n’y a pas de changement climatique. Les données factuelles sont elles aussi déformées par l’idéologie qui résulte de la mise à distance entre les conséquences et nos actes. L’impuissance est également engendrée par l’idée que l’avenir sera difficile, quelles que soient les mesures que l’on prenne aujourd’hui.

Pourtant…

L’Organisation météorologique mondiale (OMM) estimait que 22 millions de personnes avaient été déplacées par des phénomènes météorologiques extrêmes en 2019, contre 17 millions en 2018. Le rapport de l’OMM évoquait des vagues de chaleur mortelles, des inondations et des cyclones dévastateurs, des destructions de cultures par des sécheresses, les incendies en Australie et les invasions de criquets dans la corne de l’Afrique (OMM, WMO Statement on the State of the Global Climate in 2019, p.29-30).

« Ceux qui sont le moins responsables de la crise », c’est-à-dire les pauvres des pays du Sud, sont les premières victimes de « la guerre menée par le capital fossile, qui tue au  moyen de l’atmosphère », comme le remarque Bill McKibben (« A World at War », New Republic, newrepublic.com, 15 août 2016) — je rajouterais que c’est en fin de compte une guerre contre nous tous, mais les riches seront les derniers à succomber.

Dans le cas du Covid-19, la chronologie était l’exact opposé, analyse Andreas Malm dans son livre « La chauve-souris et le capitalisme » (La Fabrique édition), écrit et traduit déjà à la fin 2020 : les premiers à succomber dans des proportions importantes étaient des habitants des pays riches du Nord. La crise est devenue mondiale lorsqu’elle a frappé l’Italie, pas lorsque l’Iran a été touché… La panique s’est alors emparée des gouvernements occidentaux. Alors que la panique ne les a pas effleurés lors des publications successives des rapports du GIEC.

Si les victimes du Covid-19 avaient été majoritairement a déplorer dans les pays du Sud, est-il extravangant d’extrapoler que le Nord aurait laissé faire ? Aurait-il mis le capitalisme en quarantaine ? À la fin mars 2020, les pays les plus touchés par la pandémie se trouvent tous (sauf l’Iran et la Suisse) dans le palmarès des plus gros émetteurs de CO2 depuis 1751 (Hannah Ritchie, Max Roser, « CO2 and Greenhouse Emissions », Our world in data, ourworldindata.org, décembre 2019). Les principaux responsables de l’urgence climatique étaient les plus affectés par la pandémie.

Une situation qui a tout changé. 

La pandémie a tout stoppé instantanément. Les gouvernements des pays riches se sont retrouvés dans la position rare de devoir sacrifier le bien-être de leurs économies capitalistes pour sauver les vies de leurs anciens, et de certains plus jeunes, cas plus rares, mais réels. Un choc.

Cette temporalité se heurte au long terme du changement climatique. Mais l’élimination du Covid-19 s’intégrait parfaitement à une tendance qui domine les politiques des pays du Nord depuis quelques années : le nationalisme. Pour citer Andras Malm encore une fois, « on pouvait le mettre en œuvre en fermant les frontières, en envoyant l’armée les surveiller, en encourageant l’autarcie, en se coupant du monde extérieur. Les bénéfices de ces mesures, si tant est qu’elles aient été efficaces, revenaient directement aux populations nationales ».

Mais l’élimination du CO2 n’entre pas naturellement dans le cadre de la nation. La guerre contre ce coronavirus version 2019 pouvait être conçue comme une guerre classique, convoquant tout l’attirail du patriotisme — une nation qui se protège comme en d’autres temps de son histoire ; un peuple s’abritant derrière le rempart de l’État — tandis qu’une guerre contre le CO2 serait une guerre presque contre soi-même. Ou on peut le voir comme une guerre au profit des siens et des étrangers. Donc finalement, une guerre pour les pauvres.

Se pencher sur les causes de l’inaction de la lutte contre le changement climatique, c’est remonter l’histoire des inégalités. Si l’Occident n’est pas encore prêt à se livrer à cet effort de déconstruction et de reconnaissance de ce que les « pauvres » subissent, les États du Nord ont démontré qu’il était possible de tirer la prise du capitalisme. Une leçon qu’il sera difficile d’effacer.

Aux journalistes de ne pas l’oublier…

 

 

 

 

 

 

Sources

 

Andreas Malm, « La chauve-souris et le capital. Stratégie pour l’urgence chronique« , édition la Fabrique

newrepublic.com

ourworldindata.org

rapport Organisation météorologique mondiale: WMO Statement on the State of the Global Climate in 2019, p.29-30